23.7.14

J’étais Quentin Erschen – Isabelle Coudrier




Rarement, je me trouve quelque peu désemparé face à un livre dont j’ai prévu de faire l’analyse, exercice salutaire auquel je me livre depuis plus de huit ans maintenant au fil des milliers d’ouvrages qui me sont passés entre les mains. C’est pourtant le sentiment face auquel je me trouve une fois refermé cet étrange roman d’Isabelle Coudrier. 

Reconnaissons d’abord que l’auteur sait créer un climat bien typé et nous plonger dans un microcosme clos et de plus en plus étouffant avec un savoir-faire certain. Ce climat c’est celui dans lequel évoluent quatre jeunes gens dont nous allons suivre la vie sur une quinzaine d’années. Une fratrie faite de deux frères, Quentin, être inaccessible, retiré en sa beauté irradiante mais jamais décrite, supérieurement intelligent et à qui semble tout réussir ; Raphaël, le cadet, cachant ses blessures derrière une façade de boutades et de séduction sans suite ; Delphine, la petite dernière, discrète, la confidente du groupe. Une fratrie complétée par la petite voisine, à peine plus âgée que Delphine, Natacha, fille unique d’un couple d’enseignants et amoureuse folle de Quentin depuis le premier jour.

La fratrie vit depuis toujours sans leur mère déclarée morte dans un accident de voiture alors, qu’en fait, un drame que nous allons découvrir au bout d’une centaine de pages s’est déroulé dans leur plus tendre enfance, créant un environnement de mensonges connu de toute la ville alsacienne dans lesquels les jeunes évoluent mais pas d’eux-mêmes, pourtant directement intéressés.

Les bachots passés comme de simples formalités, voici les quatre jeunes gens cohabitant dans un grand appartement parisien situé dans un quartier où personne pourtant n’habite. Quentin a toujours voulu être médecin et, en leader incontesté du groupe, a implicitement décidé Raphaël et Natacha à entreprendre les mêmes études de médecine tandis que Delphine se résigne à étudier l’Anglais, pour plaire au père qui ne rêve que d’enseignement supérieur, alors que son rêve à elle serait d’être boulangère. Et puis, un jour sans crier gare, Delphine disparaîtra à son tour et à tout jamais.

Isabelle Coudrier explore ici trois thèmes essentiels sans toutefois aller jamais au bout. Celui du mystère de l’enfance et de la difficulté à trouver ses marques d’adultes quand on vit depuis toujours ensemble au point de former une quasi-fratrie mais marquée de non-dits, de dissimulations implicites pudiquement ignorées alors qu’elles créent une atmosphère lourde et peu propice à l’épanouissement.

Thème du mensonge, omniprésent, entre les véritables circonstances de la mort d’une mère et de la découverte brutale, impréparée de la réalité par chacun des membres, à tour de rôle, sans qu’ils n’en parlent jamais aux autres, contribuant ainsi à l’élaboration d’une situation à la tension insoutenable.

Thème de la disparition, de la mère, morte, du père se réfugiant dans son travail et n’échangeant pas trois mots avec ses enfants, des parents de Natacha résignés et sans doute bien contents de se décharger de leur fille envers les Erschen malgré l’inquiétude, jamais traitée au fond, que leur inspire la passion unilatérale de Natacha pour Quentin, puis de Delphine, qui s’évapore sans crier gare.

Thème des amours impossibles, ferment de tous les drames en préparation, enfermant les protagonistes dans des schémas de vie ruinés, les poussant au désespoir s’ils ne trouvent pas la force de sortir d’une spirale destructrice.

Surtout, c’est de passer à côté de sa vie dont il est fondamentalement question ici tant l’existence quasi monacale dans laquelle ces jeunes adultes s’enferment, dans une chape de mensonges, de faux semblants et de non-dit est lourde. Pour en sortir, il n’y a que la fuite ou le courage d’assumer ses vrais sentiments ou ses rêves. Isabelle Coudrier ne nous donnera la clé que pour deux des personnages, nous laissant dans le questionnement pour les deux autres.

Face à cette complexité (non directement apparente lors de la lecture mais évidente a posteriori), pourquoi des réserves, donc ?

Et bien parce que, par deux fois au moins, on s’attend à ce que le roman prenne un nouveau chemin. Lors de la révélation des circonstances de la mort de la mère, puis, lors de la disparition de Delphine. Mais non, rien, si ce n’est des vies qui se résignent de plus en plus, se nécrosent dans un climat de plus en plus insupportable. Il y a comme une prédétermination à vivre dans la fatalité, une résignation à passer à côté de sa vraie vie tout en développant un système d’apparences qui ne trompent que celles et ceux qui les créent. On est surpris de ces coups de théâtre et encore plus de l’absence de réactions qu’ils entraînent.

Ensuite, et surtout, parce que l’écriture est d’une platitude et d’une banalité navrante. Certes, on peut y voir là un système renforçant le malaise qu’inspire ce livre. Mais fallait-il inonder le récit de lieux communs, de dialogues d’une vacuité désespérante ?

Enfin parce que la fin était prévisible. Tant qu’à n’apporter aucune réponse, le roman aurait peut-être gagné à laisser planer le doute sur le sort de Quentin, cet ange troublant et froid, si peu vivant, pour lequel on ne peut qu’éprouver à la fin de l’antipathie pour le mal qu’il crée, volontairement ou non, autour de lui.

Pourtant, ce roman sut trouver son public et gagner une certaine reconnaissance. Le mieux sera de vous en faire votre propre opinion même si, pour ma part, je le range plus dans la catégorie des dérangeants que des indispensables.

Publié aux Editions Fayard – 2013 – 401 pages