1.6.17

Le garçon qui n’existait pas – Sjon


L’univers de Sjon n’a rien d’ordinaire. Celui qui est aussi le parolier d’une autre grande figure de la vie culturelle islandaise, Bjork, est un écrivain poète mêlant souvent rêverie et cruauté, usant d’une langue où les assemblages inattendus sont pensés pour souligner et accompagner des situations inhabituelles.

Son dernier roman publié en France ne déroge pas à la règle. Les éditions françaises auront préféré au titre original (« Pierre de Lune », traduction littérale du nom islandais du personnage principal Mari Steinn) celui du sous-titre pour mieux souligner la négation complète de sa personne que subit, malgré lui, le jeune Mari.

En ces jours de Novembre 1918, pendant que l’Europe vit les derniers jours d’une Grande Guerre, l’Islande doit faire face à une série d’évènements. D’abord l’éruption du volcan Katla provoquant le dépôt d’une épaisse couche de cendres dans les rues de Reykjavik avant que le monstre à l’origine de nombreux désastres sur l’île ne se calme aussi brutalement qu’il se sera manifesté. Puis, c’est une nouvelle étape vers l’indépendance de l’Islande vis-à-vis de sa tutelle danoise qui est franchie. Enfin, la grippe espagnole débarque et se propage à une vitesse folle, causant des morts massives, désorganisant la vie sociale et économique du pays.

Pendant ce temps, un jeune homme de seize ans, Mani Steinn, tente de donner un début de sens à une vie marquée par la pauvreté et la difficulté. Séparé de sa mère très tôt, ne connaissant pas son père, il fut confié à une vieille femme qui fait de son mieux pour l’élever dans un grenier mal chauffé. Pour occuper son temps, il court dans les salles de cinéma et s’abreuve dans des séances que l’auteur rend avec une grande fantasmagorie de tout ce que les deux uniques salles de la capitale projettent. C’est là qu’il se forme son regard sur le monde et sur les petites et grandes turpitudes humaines. Quant aux soirées, elles sont consacrées à tapiner en offrant des plaisirs tarifés à tout ce que la gent masculine est prête à s’offrir par défaut ou par choix.

Un enfant aux origines douteuses et coupables (pour des raisons que nous comprendrons à la fin), passionné d’un art tenu par beaucoup comme un vecteur de dépravation et s’adonnant à des relations qualifiées de contre-nature ne peut que finir par devenir la victime d’une société et d’un système dont les circonstances poussent à rechercher les boucs-émissaires. On aurait pu en faire le garçon qui n’existait pas en le liquidant physiquement. On finira par l’exiler pour quelque temps du moins.

C’est indirectement l’histoire de son oncle que relate ici Sjon. Un personnage haut en couleurs, ouvertement homosexuel et qui finit par mourir, âgé, victime du sida. Tout ceci avec ce mélange inimitable de poésie, de rêverie, de fantasme, de cruauté aussi qui font le style d’un romancier qui reste encore largement méconnu par chez nous.


Publié aux Editions Rivages – 2016 – 150 pages